L'essentiel en 3 points
1. Personne n'a demandé de produire trois fois plus. Et avec l'IA, l'illusion va plus vite que le progrès : selon l'université Aalto, la performance progresse de trois points, l'auto-évaluation surestime de quatre.
2. L'IA est toujours d'accord avec vous. En réunion, les analyses se contredisent, personne ne tranche, et des rapports non vérifiés alimentent les suivants : chaque tour fabrique le problème du suivant.
3. Il ne manque pas un outil, il manque une culture commune, construite sur trois piliers : les données, l'architecture et la collaboration, la compétence collective. La gouvernance vient après.
Les notes se sont allongées. Les analyses se sont multipliées. Les présentations arrivent plus nombreuses, et nettement mieux habillées. Formidable, non ?
J'ai reçu le mois dernier une note de synthèse de onze pages. La synthèse.
Aucune direction n'a décidé cela. C'est arrivé tout seul, pendant qu'on regardait ailleurs. Et ceux qui produisent n'ont jamais appris à vérifier : ce n'est ni leur métier, ni leur culture, ils livrent, d'autres contrôlent.
L'université Aalto a suivi 246 personnes travaillant avec l'IA. Leur performance progresse de trois points. L'idée qu'elles s'en font, de quatre.
L'illusion va plus vite que le progrès.
Et plus quelqu'un utilise ces outils, moins il évalue correctement ce qu'il produit. Ce n'est pas une question de compétence, c'est un angle mort. Personne ne voit le sien, c'est d'ailleurs la définition.
Résultat : chacun produit beaucoup, se trouve plutôt bon, et n'a personne pour lui dire le contraire. Tout va bien.
Avec l'IA, c'est comme avec les chiffres : on lui fait dire ce qu'on veut.
Elle ne vous ment pas. Elle vous ressemble. Et elle ne vous contredit jamais, ce qui en fait un interlocuteur remarquablement agréable.
En réunion, c'est moins drôle. Chacun arrive avec une analyse solide, toutes se contredisent, personne ne tranche. On appelle cela un débat nourri.
J'ai appris cela à mes dépens.
Il y a quelques temps, j'ai dû repousser un rendez-vous. Le document était prêt, il avait fière allure, et je n'en étais pas content. Surtout, je n'étais pas certain de ce qu'il contenait. Impossible de défendre ligne par ligne ce que je m'apprêtais à présenter. Moment délicieux.
Depuis, j'ai repris une vieille habitude, celle du temps où un travail demandait plusieurs jours. Je produis, et je relis le lendemain.
En une nuit, les choses se posent. Ce qui paraissait solide se révèle parfois creux, et l'inverse arrive aussi. Mon esprit critique revient, et je peux terminer avec du discernement.
Rien de révolutionnaire. Juste du temps, que l'IA m'avait fait croire que je pouvais supprimer.
Ajoutez le bruit sur les postes. Les rumeurs, les articles inquiétants, les réorganisations qu'on devine avant qu'on les annonce.
Qui va lever la main pour dire qu'un document ne tient pas debout ? Et surtout, qui va reconnaître l'avoir produit en trois minutes ?
Il y a plus simple encore : pour contredire quarante pages, il faudrait les avoir lues. Personne n'en a le temps. On hoche donc la tête, et on passe au point suivant, noyé sous la vague.
Le problème devient invisible juste au moment où il faudrait le regarder. Pratique.
Un client me l'avait annoncé il y a un an, et je dois reconnaître qu'il avait raison : des rapports non vérifiés qui alimentent les rapports suivants. La définition du chaos, en somme.
On produit plus, personne ne vérifie, la qualité baisse. Alors on se méfie, on redemande des précisions, et on produit encore davantage pour se couvrir.
Pendant ce temps, chaque document s'appuie sur le précédent. Celui qui contenait déjà une approximation que personne n'avait relevée.
Au bout de quelques mois, quelqu'un propose un nouvel outil. Il y en a toujours un.
Chaque tour fabrique le problème du suivant.
Bilan à un an : trois fois plus de documents, deux fois moins de confiance, et toujours aucune règle commune. Mais une belle charte.
Un langage partagé, les mêmes réflexes d'un bureau à l'autre.
Et cela ne s'installe pas par une charte, justement, qu'on relit généralement le jour de l'audit. Cela se construit, depuis le centre, sur trois piliers.
Les données. Rien ne fonctionne tant que personne ne sait quelle information fait foi. Gartner prévoit que d'ici la fin de l'année, 60 % des projets d'IA qui ne reposent pas sur des données exploitables seront abandonnés, et 63 % des organisations n'ont pas, ou ne savent pas si elles ont, les pratiques nécessaires. C'est la fondation, pas un sujet technique.
L'architecture et la collaboration. Où vit la vérité, qui a le droit de la modifier, ce qui ne sort jamais, et comment on partage ce qu'on découvre. Sinon chacun refait seul le chemin de son voisin, avec beaucoup d'application.
La compétence collective. Pas trois experts brillants dans leur coin, mais une équipe qui se corrige mutuellement. Puisque personne ne voit son angle mort, c'est la seule réponse qui tienne debout.
Posée sur une culture inexistante, elle devient un règlement de plus. On le lit, on le signe, on l'oublie, et parfois dans cet ordre.
Posée sur une culture partagée, elle met des mots sur ce que les gens font déjà.
D'abord comprendre, ensuite cadrer, enfin avancer.
1. Cette semaine. Demandez à vos équipes si elles trouvent qu'on produit trop de documents. Vous serez surpris du soulagement dans la pièce. Certains attendaient la question depuis un moment.
2. Ce mois-ci. Tout document important s'ouvre sur une synthèse d'une page, écrite à la main par celui qui signe. Le reste en annexe. En deux semaines, vous verrez qui a pensé son sujet. L'exercice est étonnamment révélateur, et pas toujours agréable.
3. Ce trimestre. Mesurez le niveau réel de chacun, puis formez l'équipe entière plutôt que les trois plus motivés. C'est l'objet de notre programme IA étoilée : chacun sur ses propres dossiers, et tous avec les mêmes réflexes.
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Est-ce que vous partagez cette lecture ? Observez-vous la même chose de votre côté, que vous dirigiez, encadriez ou fassiez partie d'une équipe ?
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1. Qui peut défendre ce document ligne par ligne ? Si personne ne le peut, il n'est pas prêt à être présenté, quelle que soit sa mise en forme.
2. Quelle information fait foi, et qui l'a vérifiée ? Un chiffre repris d'un rapport précédent n'est pas vérifié parce qu'il a déjà circulé.
3. Cette décision s'appuie-t-elle sur un rapport que personne n'a relu ? Si oui, la relecture coûte moins cher que l'erreur.
Sources. Université Aalto, « AI makes you smarter but none the wiser », Computers in Human Behavior, 2025 : présentation de l'étude. Gartner, « Lack of AI-Ready Data Puts AI Projects at Risk », février 2025 : communiqué.

Gilles Ruffieux, CEO d'Agilbility et co-fondateur de Qibud. Coach OKR certifié, pionnier des OKR en Suisse, il accompagne les directions de PME et ETI de Suisse romande. En savoir plus →
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Parce que produire ne coûte presque plus rien : les notes s'allongent, les analyses se multiplient, les présentations sont mieux habillées. Aucune direction ne l'a décidé, et ceux qui produisent n'ont pas appris à vérifier. Le volume augmente, la confiance baisse.
Une étude de l'université Aalto sur 246 personnes montre qu'avec l'IA la performance progresse de trois points, mais que les participants surestiment leur performance de quatre points. Les personnes qui connaissent le mieux l'IA sont même moins précises dans l'évaluation de leur propre travail.
Non. Posée sur une culture inexistante, une gouvernance devient un règlement de plus qu'on signe et qu'on oublie. Il faut d'abord une culture commune, construite sur trois piliers : les données qui font foi, l'architecture et la collaboration, la compétence collective. La gouvernance met ensuite des mots sur ce que les gens font déjà.
En trois temps : demander cette semaine aux équipes si l'on produit trop de documents, imposer ce mois-ci une synthèse d'une page écrite par celui qui signe, et ce trimestre mesurer le niveau réel de chacun puis former toute l'équipe sur ses propres dossiers, comme le propose IA étoilée.
Des cas concrets, des chiffres, des gestes applicables lundi. Sans blabla.